Les dangers du néo-sionisme
Jonathan Peled
Développement Magazine - CCFD
Juin 2002


Jonathan Peled est l'un des pionniers d'Israël. Arrivé en 1949 de Hongrie à l'âge de treize ans, il vit toujours dans le kibboutz que son oncle a son oncle a contribué à créer dans les années 30. Il s'alarme de voir aujourd'hui les idéaux du sionisme dévoyés dans un nationalisme conquérant.


Le sionisme a-t-il péché dès l'origine par sa violence à l'encontre de la population arabe de Palestine ?

Jonathan Peled : C'est vrai qu'en 1948, pour créer l'État d'Israël, il a fallu en quelque sorte voler la terre à ceux qui l'habitaient. Mais à ce moment-là, le peuple juif qui avait survécu à l'holocauste après des siècles de persécutions, en particulier en Europe de l'Est, était en état de nécessité. Comme celui qui vole du pain pour ne pas mourir de faim. Prendre cette terre était une question de survie.

D'autre part, dès son apparition à la fin du XIXème siècle, le sionisme s'est inscrit dans la vague des mouvements nationalistes que connaissait l'Europe. En ce sens, c'est un mouvement de libération nationale qui s'appuyait sur le sentiment d'une identité commune jamais disparu depuis les origines du judaïsme. Les premiers immigrants sionistes au début du siècle vivaient en bonne intelligence avec les Arabes. Après la deuxième vague d'immigration, les Juifs ont commencé à devenir de sérieux concurrents dans le commerce, ils achetaient de plus en plus de terres et, pour constituer leur propre économie, occupaient les emplois qu'ils confiaient auparavant aux Palestiniens. Vers la fin des années 20, les relations sont devenues plus tendues. Les progrès de l'implantation juive en Palestine ont ainsi suscité l'émergence d'une conscience nationale palestinienne qui s'est affirmée clairement avec le soulèvement de 1936, quand il est devenu clair que l'enjeu était désormais le territoire. On peut donc lire les événements qui suivront comme la confrontation de deux mouvements nationaux.

En 1948, la plupart des Palestiniens qui sont partis ont fui la guerre, une minorité est partie à l'appel des pays arabes qui leur promettaient de rejeter les Israéliens. D'autres, peut-être 20 %, ont été chassés par l'armée israélienne. Le problème, c'est qu'après la victoire nous avons commis l'erreur de ne pas changer nos relations avec les Arabes et l'État a intenté des centaines d'actions en justice pour s'approprier les moindres parcelles de terre appartenant à des Palestiniens. C'était déjà une dérive du sionisme.

Dans quel sens le sionisme a-t-il évolué ?

J.P. : Les kibboutzim qui ont été l'instrument du sionisme des débuts, mettaient en pratique un idéal de société, fondé sur la solidarité, et remplissaient une mission nationale notamment en absorbant l'immigration. Leur modèle de société ne s'est pas généralisé et leur mission nationale s'est achevée dans les années 70. Mais ils ont fourni son élite à l'État et l'armée d'Israël, essentiellement des ashkénazes [les Juifs d'origine européenne, Ndlr], dont la vision de l'Israël moderne était ressentie comme une oppression par les Juifs orientaux. L'arrivée du Likoud [la droite israélienne, Ndlr] au pouvoir en 1977 a mis fin à l'hégémonie travailliste enracinée dans le mouvement des kibboutzim. Une nouvelle élite a commencé alors à émerger et avec elle une nouvelle vision du sionisme, revitalisée par la crise actuelle.

Le messianisme a une part déterminante dans ce néo-sionisme qui considère que l'État d'Israël a vocation à occuper l'intégralité d'Eretz Israël et que la colonisation est l'instrument de l'accomplissement de la promesse divine faite au peuple juif. Dans cette perspective, les Palestiniens n'ont d'autre choix que de se soumettre ou d'être expulsés. C'est à l'opposé de nos valeurs !

Nous vivons une période d'affrontement, et peut-être hélas de transition, entre ces deux élites. Les gens actuellement au pouvoir sont issus de cette nouvelle tendance et voient dans les colons installés à Gaza ou en Cisjordanie, les nouveaux pionniers d'Israël. Ils s'imaginent qu'ils continuent la guerre de 1948. Si au départ nous avons dû voler le pain pour survivre, ces gens, eux veulent prendre toute la boulangerie. L'effet boomerang de cette attitude, c'est qu'Israël est de moins en moins accepté.

Ils ne veulent pas voir que les normes internationales ont changé, qu'il n'est plus admissible de modifier les frontières par la force, qu'il n'est plus possible d'opprimer un peuple sans susciter la réprobation internationale. La droite israélienne, les colons pensent qu'avec le soutien américain nous pouvons faire ce que nous voulons et ignorer le reste du monde, alors que tous les efforts du sionisme ont visé à faire d'Israël un État comme les autres.

Kibboutz Ma'abarot (Netanya), le 25 avril 2002.

Hors texte
Jonathan Peled est le fondateur des Villages de l'amitié. Aujourd'hui, il estime que les événements illustrent tragiquement la nécessité de poursuivre les efforts en matière d'éducation. « Le conflit, estime-t-il, se situe à tous les niveaux. Bien sûr c'est un problème politique, mais l'éducation individuelle, les relations interpersonnelles fourniront sa base aux initiatives de paix futures. »
On peut consulter une excellente revue de presse (essentiellement en anglais) sur le site du village de l'Amitié : www.friendshipvillage.org.il
On pourra y lire également un article de Jonathan Peled (The real target of Ariel Sharon  Le véritable but d'Ariel Sharon).


Village de l'Amitie